Havre-Noir

Havre-Noir

Avec les flux migratoires en provenance d’Apolinia vinrent les pirates de la Mer Blanche, véritables requins, ennemis de toutes la nations, amis du meurtre et du pillage, bêtes sauvages indomptables, irrécupérables et surtout, insaisissables. En fait, l’une des raisons – que l’on n’évoque qu’à mots couverts et avec dégoût – de l’abandon de la colonisation par Saor, est sans doute liée à ce pullulement des vaisseaux pirates aux alentours des bourgs naissants près des côtes défrichées. Cette gangrène maritime eût tôt fait de compromettre les efforts des vaillants colons, déjà difficiles à approvisionner à l’époque et sérieusement mis à mal par les altercations houleuses avec les tribus massipis et les krolosses.

Si l’on ignorait à l’époque le lieu où s’allaient enfouir les richesses immenses que dérobaient ces monstres, la reprise de l’aventure coloniale par les Guildes, doublée de l’exploration commerciale par elles conduites, de même que les progrès de la cartographie, ont depuis lors porté au grand jour ce lieu qui fit toujours l’objet des plus variés récits. Là, dans une vaste baie dont l’accès, tant par l’étroitesse de sa bouche que par la multitude de hauts-fonds qui la parsèment, ne saurait être forcé, s’est érigé avec le temps un port digne de ceux des cités d’Apolinia. Et si l’activité portuaire y est encore foisonnante, et si l’on devine à quoi consistait la vie sociale de la belle époque de la piraterie – ripailles, rixes, ribaudes et commerces marginaux –, beaucoup de choses ont changé à Havre-Noir depuis le désengagement saorien.

D’abord, les premières années qui ont suivi la cessation du commerce entre Apolinia et les colonies furent marquées par la déchéance dans cette communauté reculée. Privés des importantes rentrées de butins, sans victimes sur lesquelles exercer leurs déprédations, les seigneurs pirates d’Havre-Noir se retrouvèrent sans ressources pour maintenir à flots leurs flottes. Bien vite, la bête se tourna contre sa queue, et ce sanctuaire du crime se changea rapidement en un charnier à ciel ouvert, bientôt déserté par les plus fortunés, purgé de ses plus faibles maillons, fréquenté seulement par la plus sournoise racaille et ses plus pures abominations. C’est de cette époque que naquit le nom d’Havre-Noir, en raison de la perpétuelle fumée s’élevant des fosses communes et des navires incendiés.

Toutefois, quand les Guildes reprirent le flambeau où l’avaient laissé les soixante six Cerfs, la canaille se rua de nouveau en son ancien port, et la baie prospéra de nouveau, plus impudiquement encore que par le passé, en raison du volume accru des marchandises transitant par la Mer Blanche. Mais s’attaquer aux Guildes ne se peut jamais faire paisiblement, tant est redoutable leur puissance économique. En effet, ces dernières livrèrent une guerre sans merci aux forbans qui osaient piller leurs navires, engageant dans leur lutte moult espèces de navigateurs, dont un autre type de pillards, tout aussi cruels que les ennemis qu’ils combattaient, quoique mieux vêtus – l’impitoyable Aristocratie. Fort de ses appuis politiques, ce regroupement de criminels bien élevés négocia divers arrangements avec les Guildes afin d’obtenir le droit de se payer à même les pillages des navires pirates. Toutefois, au lieu de conserver l’or et les pierreries, au lieu de couler les navires qu’ils abordaient pour dissuader les ennemis qu’ils combattaient, ils préférèrent s’accaparer le matériel, et enrôlèrent les plus doués matelots pour servir leurs équipages. Ce n’est donc pas en conquérants qu’ils entrèrent à Havre-Noir, mais en maîtres, mais en sauveurs. Par leur influence, non seulement l’Aristocratie avaient-elle limité l’hécatombe, mais encore avait-elle bénéficié des fonds alloués par les Guildes pour renforcer la marine d’Havre-Noir. Ainsi, lorsque les Guildes réalisèrent qu’ils avaient remplacé de cruels pirates déguenillés par de plus rusés bandits mieux sapés, l’ancien paradis des seigneurs pirates s’était changé en un bourg policé, racé, et surtout… mieux armé.
Cependant, trop politiquement adroite pour se laisser prendre au même piège que les brigands qu’elle venait de détrôner, l’Aristocratie, une fois aux commandes d’Havre-Noir, se garda bien de relancer les opérations de piraterie. Elle préféra conclure des accords de protection avec les Guildes, leur assurant une traversée sûre moyennant un péage plus symbolique que significatif. Bien entendu, l’abordage de navire continua, quoiqu’à une échelle réduite, sans réel impact sur le commerce maritime des Guildes. Nulle enquête n’a encore pu rapprocher ces actes isolés de directives liées, de près ou de loin, à l’amirauté havriste.

Toujours est-il que l’activité économique est de nouveau foisonnante à Havre-Noir, bien que tout y soit plus contrôlé qu’auparavant. Si nulle discrimination n’est faite sur le type de marchandise entrant au port, plusieurs étendards de pirates notoires y sont ouvertement malvenus. Nul ne saurait plus y prononcer le mot honni de « pirate » sans s’y faire poignarder en toute légalité. Bien entendu, de tenaces rumeurs de forfanterie planent toujours sur ce lieu mythique, et l’on raconte dans toutes les tavernes de marins qu’Havre-Noir est toujours le refuge du crime, de la transgression qu’il a été. Plusieurs vont même jusqu’à avancer que l’Aristocratie est constituée de bien plus gourmands pirates que ne furent les premiers maîtres de la baie…

Autrement, on sait assez peu de choses de ceux-ci, hormis le fait qu’ils règnent sur l’île en semant la division chez leurs opposants. Maîtres de la désinformation et du colportage, de la machine à rumeurs et du soupçon, ils naviguent au milieu des groupuscules hostiles comme de véritables stratèges. Cela dit, pour quiconque est prêt à jouer serré, à risquer beaucoup, d’importants gains sont à faire à Havre-Noir depuis leur arrivée au pouvoir. Le port y est plus facilement accessible, et les occasions commerciales foisonnent, notamment à cause de la dérèglementation en ce qui a trait aux importations. Seule la sortie du port est moins assurée… Par ailleurs, il est de bon ton, pour tout commerçant de moyenne importance – les trop légères cargaisons sont peu intéressantes pour les pirates, alors que les trop grosses sont toujours bien escortées par les frégates des Guildes –, de se payer une escorte havriste, négociée, bien entendu, à prix d’or.

Il est également fréquent pour les pêcheurs onilois de rencontrer des troupes havristes longeant les côtes, s’enfonçant toujours davantage dans les terres, à la recherche de villages massipis à piller. Ces escadrons sont toujours bienveillants envers les colons de Port-Onil.